Le Café littéraire d’Ishyo avec l’auteure Marie-Louise Bibish Mumbu (République Démocratique du Congo/Canada)

bibish 1« Je dois veiller à ce que télévision, frigo et réchaud continuent de bien fonctionner. Dans cette maison immense, sur la colline résidentielle de la ville, quatre longs murs. On se croirait dans un labyrinthe. Penses-tu qu’on en ait déjà fait le tour ? Et puis comment faire le tour d’une telle demeure quand on est immobile… ? Ça reste une équation à treize inconnues qu’il va falloir résoudre un vendredi.

Équation…

Il est question d’immobilité, non pas celle de ses jambes. Je parle de l’immobilité de l’âme, du cerveau, des ressources, de la pensée. Celle de notre vie, de notre demeure. […]

Avec nos orages tropicaux, le toit a fui, le plafond s’est fendu, la maison suinte…

Toutes les nuits, pendant la saison des pluies, je pose une bassine à côté de mon matelas en prévision d’une éventuelle ‘inondation’.

Cette eau qui suinte est pour moi la plus belle des berceuses. Et les fois où je dors dehors, ç’a beau être dans un cinq étoiles, mon matelas me manque.

Ma berceuse, mon toit, ma demeure.»

 Extrait de La fratrie errante de Marie-Louise ‘Bibish’ Mumbu, lu pendant le Café littéraire du 6 novembre 2014.

Ce jeudi 6 novembre 2014, dans les locaux de l’Espace Madiba, bibliothèque spécialisée dans les littératures d’Afrique et des Caraïbes, se tenait le traditionnel Café littéraire organisé par Ishyo. L’invitée, une auteure exceptionnelle des Grands-Lacs, originaire de la République Démocratique du Congo, Marie-Louise ‘Bibish’ Mumbu.

Au programme : des échanges, des moments de partage sous forme de lectures, de questions et de discussions autour des thèmes majeurs repris dans l’œuvre de l’auteure et son parcours d’écrivain.

La soirée a débuté avec la lecture d’extraits tirés des nouvelles, La fratrie errante (Ed. de l’Œil, 2007) et Moi et mon cheveu (Prix Mark Twain 2009 de l’Ambassade des Etats-Unis, à Kinshasa). Lectures réalisées par une brochette de comédiens professionnels : Michaël Sengazi (comédien et humoriste), Natacha Muziramakenga (artiste poète et bloggeuse), Sabrina Iyadede (artiste chanteuse) et Carole Karemera (comédienne et musicienne).

bibish 4À travers ces lectures, le public a découvert une histoire de frères et sœurs orphelins qui luttent pour garder un semblant de vie normale alors que règne autour d’eux la nostalgie des grandeurs du passé, histoire pouvant s’apparenter aux situations actuelles dans différents pays africains (La fratrie errante). Ou encore l’histoire d’une jeune fille qui quitte son pays natal et se remémore son ancienne ville, ses quartiers, ses anecdotes, ses rebondissements, tout ce qui faisait le charme de cette vie alors qu’elle arrive dans un univers inconnu et peu accueillant (Samantha à Kinshasa)

bibish 3La lecture des extraits de Moi et mon cheveu suscita beaucoup d’amusement parmi le public tant le style de l’auteure, mêlé aux talents  des artistes qui donnaient vie aux personnages, permettaient de ressentir les émotions de l’héroïne qui, installée dans un salon de coiffure, microcosme de nos sociétés africaines, observe les rapports entre les femmes autour d’elle, tout en préparant sa revanche sur un amour perdu.

Cette nouvelle est d’autant plus d’actualité – car elle aborde la question de l’identité culturelle en utilisant la métaphore du cheveu, -soulignant ainsi l’importance que l’auteure accorde  aux origines et le besoin de vivre et de revendiquer qui nous sommes entièrement.

Plusieurs questions furent posées par le public, venu nombreux, sur sa source d’inspiration, les chemins qui l’ont conduite à l’écriture, ou encore sa vie en exil.  Marie-Louise Bibish Mumbu a généreusement répondu que le destinataire de tous ses écrits est toujours son père, qu’elle a perdu lorsqu’elle était encore jeune.

Sur la question de l’identité et de l’exil, Bibish Mumbu a répondu qu’elle se sentait chez elle partout où elle posait ses pieds et que le Congo l’habitera toujours. Selon elle, on a beaucoup à apporter au pays qui vous accueille quand on sait d’où l’on vient, et beaucoup à apprendre aussi, mais qu’il est davantage question de choix que d’assimilation.

I39Sa rencontre avec le Rwanda s’est faite grâce à l’organisation d’un atelier d’écriture sur la mémoire, qui s’est déroulé  du 2 au 8 novembre 2014.

Cet atelier a regroupé 15 participants dont des artistes, des étudiants, des professeurs et historiens. Ce groupe hétéroclite, rassemblait des rwandais de 20 à 80 ans et au-delà de toute attente, s’est mis en place, très rapidement, une sorte de symbiose permettant un échange riche et libre au sein du groupe.

I4Durant ces sept jours, les participants ont été introduits à différentes techniques d’apprentissage d’écriture sur  la mémoire, la question de l’identité et des racines, des origines de chacun et ont, par la suite, eu à écrire des textes sur plusieurs thèmes proposés par l’auteure. Des discussions sur le contenu des écrits ont aussi été engagées afin de permettre aux participants de débattre des sujets présentés. Ces moments ont permis aux participants de partager également des textes qu’ils avaient écrits dans le passé et ainsi de bénéficier de quelques commentaires avisés de l’auteure sur ces derniers.

I5Cet atelier d’écriture s’inscrivait dans le cadre du projet Arts et Mémoire, coordonné  par Ishyo, en collaboration avec le Groupov (Belgique), Rwanda Professional Dreamers (Rwanda) et Kemit Productions (Rwanda), projet financé par l’Union Européenne.

Marie-Louise Bibish Mumbu qui venait pour la première fois au Rwanda, et qui a émis le souhait de revenir rapidement, avait déjà animé d’autres ateliers autour de la mémoire en 2009, dont ‘La Mémoire ou la lutte contre l’amnésie’ à Kinshasa (RD Congo), à Limoges (France) ainsi qu’à Rio de Janeiro (Brésil).

« Et dans cette chaleur qui se rapproche, je trouve le chemin de la maison, qu’elle soit à Kigali, à Kibungo, dans les cœurs des personnes que je rencontre, des filles qui me ressemblent, je trouve une raison, une patrie, une bataille qui me maintient en haleine, me challenge, des personnes qui me font confiance, qui ont besoin de moi…et moi qui ai besoin d’eux, qui m’ inondent de leur confiance et renflouent les caisses de ma créativité, mon envie de créer, d’exister à travers l’expression visuelle et orale… de commencer des choses parce qu’elles n’existent pas… Je ne rêve plus, j’arrive, je suis là, confortable et encouragée. Et après la brume, je regarde en arrière et je comprends que la traverser était le seul moyen d’arrêter de rêver et d’arriver… »

Extrait du texte ‘Je rêve’ de Sabrina Iyadede, créé au cours de l’atelier dirigé par Marie Louise ‘Bibish’ Mumbu.

 

Photo credits : Sabrina Iyadede et Ishyo.

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L’auteure du jour: Leïla Sebbar

leila sebb

« Le pays natal, le mien, c’est là où je suis née pour partir.
Je suis sortie, j’ai franchi les frontières, je me suis évadée. Mais je ne suis pas partie. Je veux dire que je ne suis arrivée nulle part… Autrement dit je n’ai pas réellement atterri. »

Extrait tiré du livre « Le pays natal » paru le 23/05/2013 chez les Editions Elyzad
C’est un ouvrage réunissant une quinzaine d’auteurs de la Méditerranée, du Maroc jusqu’à la Turquie, dirigés par Leïla Sebbar

Leïla Sebbar est l’auteure algérienne née à Aflou-Alger, d’une mère française et d’un père algérien. Leïla Sebbar vit à Paris. En même temps qu’elle publie essais, romans et nouvelles (plus d’une trentaine) dont Mon cher fils (roman, 2009), Fatima ou les Algériennes au square (roman, poche, 2010). Elle dirige des recueils collectifs qui explorent à la fois l’enfance, l’histoire coloniale et post-coloniale. Mon cher fils a reçu le Prix de la Ville de Creil, 2009.

Le pays natal

Maison d’édition: Editions Elyzad
Coll. Passages
Paru le 23/05/2013
14 x 22,5 cm
192 pages
ISBN : 9789973580542

Résumé

Du Maroc jusqu’à la Turquie, dix-sept auteurs méditerranéens évoquent leur terre natale. Au fil des lignes resurgissent les langues mêlées d’Alger, le café libanais au goût de cardamome, les jardins d’Alexandrie… autant de souvenirs que le pays d’aujourd’hui n’a su effacer. Quitté, oublié, aimé, mal-aimé, perdu, interdit, le pays natal devient dans l’exil un territoire littéraire reconstruit par la mémoire. Est-il jamais possible de s’en détacher ? Comme la rappelle l’un des auteurs, Dieu dit à Abraham : “Va-t’en pour toi”.

Auteurs : Paul Balta, Hoda Barakat, Marcel Bénabou, Kamal Ben Hameda, Fethi Benslama, Karima Berger, Suzanne El Kenz, Nedim Gürsel, Mohamed Kacimi, Vénus Khoury-Ghata, Ida Kummer, Dominique Le Boucher, Rosie Pinhas-Delpuech, Leïla Sebbar, Minna Sif, Wassyla Tamzali, Alain Vircondelet.

Source : http://www.elyzad.com/index.php?option=com_content&view=category&layout=blog&id=5&Itemid=5&ouvrage=88

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