“Tout ce qui relève de l’humanisme, des rencontres, des échanges et du partage m’anime.” Entretien avec Maïmouna Coulibaly de ‘Rwanda: Écrire par devoir de mémoire’

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Pendant la semaine de la 20ième commémoration du génocide des Tutsi au Rwanda, Ishyo s’est entretenu avec Maïmouna Coulibaly, une des organisatrices de Fest’Africa, le festival qui a permis la réalisation du projet littéraire ‘Rwanda : Écrire par devoir de mémoire’. Ce projet avait réuni une dizaine d’auteurs d’origine africaine pour une résidence d’écriture au Rwanda en 1998, afin de produire des œuvres en tout genre sur le génocide.

Revenant au Rwanda pour la première fois depuis 2000, l’année de la présentation des œuvres d’Écrire par devoir de mémoire au public rwandais, Maïmouna Coulibaly a participé à diverses rencontres littéraires en ce mois d’avril 2014 et de nouveau a souligné l’importance de tout un chacun de s’engager, dans les arts ou de toute autre manière, dans un effort de préservation de la mémoire et de prêter sa voix pour dénoncer les injustices et lutter pour le respect des droits de l’homme.

Ishyo: Parlez-nous de la création de Fest’Africa.

Maïmouna Coulibaly : Fest’Africa est né en 1993, après la création de l’association Arts et Médias d’Afrique en 1992. Ce festival a démarré en 93 suite à un constat. Le constat principal était la méconnaissance de nos amis de l’École Supérieure de Journalisme de Lille, de la littérature africaine, et de façon générale, des arts et de la culture africaine. L’une des raisons qui nous a poussés à monter ce festival était la frustration que nous ressentions par rapport au fait que nous n’avions pas l’occasion d’assister, de voir des spectacles africains, que ce soit le cinéma, la peinture, la littérature, etc. Pour cela, il fallait se déplacer sur Paris ou ailleurs. On s’est dit qu’on devait faire quelque chose pour faire connaître la culture africaine et la création artistique africaine. C’est ainsi que nous avons lancé le festival en 93. En 94, il y a eu le génocide rwandais et comme tout le monde nous étions devant nos postes de télévision à regarder cette folie meurtrière, ce drame humain se passer sur notre continent.

Entre temps, les années sont passées. Je ne saurais pas répondre pourquoi venir en 98 mais comme je l’ai dit et je ne le dirais jamais assez, c’est vraiment un pardon que nous demandons au peuple rwandais d’être arrivés quatre ans après. Mais je pense ce qui a aussi apaisé ce regret c’est que le peuple rwandais ait compris. La preuve est que nous sommes là aujourd’hui.

En 98 nous avons lancé ce projet ‘Rwanda : Écrire par devoir de mémoire’ parce que nous estimions qu’il était de notre devoir de venir témoigner de notre soutien, de notre solidarité, de notre compassion au peuple rwandais qui avait été frappe par ce crime contre l’humanité. De quelle façon ? C’est la littérature qui a pris le dessus, comme c’était le socle du festival, nous avons donc demandé à un certain nombre d’auteurs s’ils voulaient bien nous accompagner dans cette aventure. C’est ainsi que certains ont tout de suite accepté, nous avons cherché les financements, et ils ont pu réaliser cette résidence là de deux mois, dans le quartier populaire de Nyamirambo. L’objectif était de venir, d’être présent sur le sol rwandais pour pouvoir écrire leurs bouquins. Ils ont rencontré des Rwandais, des veuves, des orphelins, et ont visité des sites de génocide, des sites de la mémoire et cela était très dur. Les livres ont vu le jour, sur les 10 auteurs, 9 ont été publiés. La première étape était faîte. La deuxième était de venir présenter ces produits au rwandais. Donc venir présenter, faire des cafés littéraires, tout cela semblait bon, mais nous nous sommes dit que nous devions marquer le coup un peu plus d’où cette adaptation de ces œuvres au théâtre, pour pouvoir vraiment rendre accessible, démocratiser ces œuvres parce que nous savions que tout le monde ne pouvait pas venir s’approprier ces livres. Nous sommes donc venus pour une édition spéciale de ce festival au Rwanda, en juin 2000 à Butare et Kigali. Nous oublions aussi souvent de dire que dans le cadre de ce projet, il y a eu ‘Le jardin de la mémoire’, de Bruce Clarke, ainsi que deux documentaires, dont un film de François Woukoache, qui est d’ailleurs resté vivre au Rwanda, tout comme l’écrivain Koulsy Lamko qui est resté quelque temps à Butare. L’autre film est celui de Samba Félix N’Diaye, paix à son âme, grand réalisateur sénégalais qui est décédé, qui avait aussi fait un documentaire sur ce projet et qui fut diffusé sur TV5 Afrique. Ceux sont deux pendants du projet qu’on oublie souvent de souligner. Ce projet était donc une véritable aventure humaine.

Ishyo : À vos yeux, qu’est ce qui devrait pousser toute personne à s’engager pour défendre une cause, comme vous l’avez fait avec ‘Écrire par devoir de mémoire’ ?

M.C. : C’est vrai, on a tous nos centres d’intérêts. Moi j’ai fait du sport pendant très longtemps, du volleyball en club et pour l’équipe nationale de mon pays, la Côte d’Ivoire. J’ai envie de dire que tout ce qui relève de l’humanisme, des rencontres, des échanges, du partage m’anime. Parce que Fest’Africa, c’était ça aussi, faire connaître la création artistique africaine, et partager avec les Lillois, les ressortissants de la région Nord-Pas-de-Calais, et après dépasser les frontières. Donc pour moi le sport et la culture sont des facteurs de rassemblement, de partage et ceux sont ces choses là qui m’animent parce que dans ma démarche c’est l’humain d’abord.

Vous pouvez imaginer aussi que quand on est venu en 98, très peu d’Africains d’autres pays avaient mis les pieds au Rwanda. En 2000, on a invité des journalistes africains qui venaient ici pour la première fois, des historiens et d’autres auteurs qui étaient très contents de venir parce que de loin ils s’étaient dits qu’il serait bien qu’ils viennent.

C’est une question très difficile, mais je veux dire que modestement c’est grâce à toute l’équipe de Fest’Africa, avec tous les appuis financiers, privés, institutionnels, professionnels et humains, parce qu’il y avait des bénévoles aussi que nous avons réussi à réaliser ce projet.  Je pense que 16 ans après, que le Rwanda ait décidé d’inviter des auteurs à la commémoration de ce 20e anniversaire, représente pour moi un acte fort. Vous imaginez depuis 98, que de chemins parcourus ! Ça veut dire que ce projet a marqué et continue de marquer les esprits. En 98 déjà, la Première Dame était présente à la représentation ‘Corps et Voix, paroles rhizome’ à Butare et comme Koulsy (Lamko) l’expliquait hier dans cette ville, et les comédiens peuvent en témoigner, la salle était pleine à craquer à tel point que la délégation de la Première dame a failli ne pas avoir de place. Donc quand on voit tout ça, au-delà du contexte du sujet, il y avait cette soif de la part des Rwandais de rencontrer ces étrangers qui venaient les voir. Pour moi, si aujourd’hui l’état (rwandais), les acteurs culturels, les professionnels, et la population rwandaise estiment que nous avons posé un acte fort qui les touche, c’est de là que pourra venir ma satisfaction.

Mais personnellement, je pense que c’est quelque chose qui a été fait, que les uns et les autres saluent mais il reste encore à faire et évidemment je ne voudrais pas m’arrêter là. Il serait bien d’imaginer ce qu’il est possible de faire à l’avenir.

Mais en temps qu’Ivoirienne, j’aimerais aujourd’hui aussi poser des actes chez moi. Ce en quoi je crois, c’est la coopération sud-sud, aujourd’hui nous sommes à Ishyo et je vois comment toute cette équipe dynamique fait bouger les choses, et essaye de montrer cette Afrique qui se bat, qui gagne et je pense que c’est un exemple pour les jeunes d’ici et pour l’Afrique. Dans les projets que j’aimerais mener en Côte d’Ivoire, il y a des expériences et des choses à prendre d’ici. J irais même très loin politiquement, vous savez que la Côte d’Ivoire a été secouée par une crise et nous sommes en processus de réconciliation. Quand on voit comment au Rwanda, vous vous êtes appuyés sur les valeurs traditionnelles, telles que les gacaca[*], ça a porté ses fruits.  Je pense que dans un processus de réconciliation, que ce soit religieux, avec les politiques, ou les chefs traditionnels, il est important de réunir toutes les couches  socio-culturelles pour essayer d’emprunter le chemin de la réconciliation.

Je vois aussi des choses même en matière de démocratie participative, j’ai appris que le chef de l’état réunit tous les décideurs, les maires, les ministres, etc. et la population peut poser des questions. Pour moi, tout ce que si passe est un enrichissement mutuel. J’ai beaucoup appris du Rwanda et j’aimerais continuer à apprendre sur ce pays. Ça fait 14 ans que je n’étais pas venue et je vous assure que même cette après-midi j’ai découvert des choses. Evidemment c’est pas gagné, il y a beaucoup de choses à faire, mais on voit que pour les jeunes, pour la santé, l’économie, etc. on voit un Rwanda debout, pour parler comme Bruce Clarke qui parle de ses ‘Hommes debout’. Je souhaite vraiment que le Rwanda continue à rester debout, la tête haute, à panser ses plaies, certes c’est douloureux mais pour un devoir de mémoire, il est important de parler du passé. Comme on dit quand on ne sait pas où on va, il faut au moins savoir d’où l’on vient. Le passé, le présent, le futur, c’est très important. Le changement qu’on voit à Kigali, la croissance économique, culturelle, sociale montre un Rwanda qui est entrain de se construire, de s’épanouir. Une fois qu’on a une vision pour son pays, pour son peuple, on ne peut pas tricher avec soi même, et je pense que ceux sont ces actes forts politiques qui doivent être posés. Bien sûr il faut prendre en compte la participation des citoyens, car oui, les décideurs ont été élus, ils doivent travailler et ont un devoir ; mais le citoyen aussi a un devoir, il doit s’impliquer dans la vie de sa cité. C’est ensemble qu’un pays se construit. Je suis Ivoirienne, je suis africaine, on a fait ce projet ‘Rwanda : Écrire par devoir de mémoire’, peut-être que demain il y aura d’autres projets à mener ailleurs mais une chose est certaine, si on estime que je peux apporter ma petite pierre a la construction d’un édifice quelque part, je suis partante.

Ishyo : Merci Maïmouna pour cet entretien !

M.C. : Merci au gouvernement qui a mené toute cette commémoration, s’appuyant sur des structures telles que Ishyo ou d’autres. Ce qu’on a vu cette semaine était très très fort! Je dis merci d’avoir pensé aux auteurs, merci de nous avoir associés à cette commémoration. Murakoze !

(Propos receuillis à Ishyo Arts Centre, le 11 avril 2014).

[*] Les gacaca sont des séances au cours desquelles les victimes du génocide sont appelées à témoigner de ce qu’elles ont vu et vécu en présence des génocidaires responsables de crimes commis dans les communautés où elles vivaient. Ces séances sont dirigées par des juges sélectionnés par les habitants de ces mêmes communautés et en échange de leurs aveux, les génocidaires peuvent recevoir une remise de peine. Ce système judiciaire introduit en 2001, et clôturé en 2012, provient d’une tradition rwandaise qui permettait aux membres d’une même communauté de parler ouvertement des conflits vécus afin de faire trouver au(x) fautif(s) le moyen de se faire pardonner pour le mal commis.

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